Centre de Formation à la Thérapie de Famille a.s.b.l.

Le mythe de Sisyphe mis en perspective avec le thème de la 4ème Conférence (Robert Pauzé)

mardi 27 juin 2017 par Melen marc

Bienvenue à la quatrième et ultime conférence du Cycle « Sisyphe et les attracteurs : quand la maladie réorganise les relations familiales ». Le thème du jour, l’anorexie mentale, nous donne une occasion supplémentaire de mettre en perspective le mythe de Sisyphe et la notion d’attracteur empruntée à la théorie du chaos.

Nous avons vu que les perturbations induites dans le système familial par la maladie psychique, somatique ou psychosomatique répondaient à une des propriétés des systèmes chaotiques, à savoir la sensibilité aux conditions initiales, c’est-à-dire l’impossibilité de prédire l’état dans lequel va se trouver le système après avoir été soumis à des perturbations. Nous avons vu aussi qu’il était possible d’établir une analogie entre le rocher de Sisyphe et la notion d’attracteur ponctuel ou d’attracteur périodique et signalé que, parfois, la maladie agit comme ces attracteurs. L’anorexie mentale nous suggère d’aller plus loin.

Evoquons tout d’abord, une fois encore le mythe de Sisyphe. Je résume une fois de plus l’histoire, pour ceux qui n’ont pas assisté aux autres conférences. Fondateur mythique de Corinthe, père d’Ulysse, Sisyphe est décrit comme un être erratique, au caractère frondeur, aussi inssaisissable que le vent. Bon sang ne saurait mentir puisque Sisyphe est le fils d’Énarété et d’Éole. Une de ses frasques consiste à avoir dénoncé le rapt d’Egine, fille du dieu-fleuve Asopos, par Zeus. Furieux de cette révélation, troquée contre la concession d’une source d’eau intarissable, Zeus condamne Sisyphe à séjourner aux enfers. Zeus envoie d’abord Thanatos mais Sisyphe parvient à l’enchaîner puis Hadès mais Sisyphe parvient à le tromper. Ne réussissant pas à le faire demeurer aux enfers, Zeus inflige à Sisyphe l’enfer sur terre en lui faisant pousser silencieusement un rocher qui revient inexorablement à son point de départ au moment d’atteindre le sommet d’une colline.

On ne connaît pas la forme du rocher de Sisyphe. Il est souvent représenté par une sphère presque parfaite ou encore par une énorme pierre plus ou moins parallélipipédique présentant de nombreuses aspérités. Ce rocher revient certes à son point de départ et retrouve ainsi un état stable. Mais l’état stable correspond-t-il toujours au même endroit sur le rocher ? En d’autres termes, imaginons que nous dessinions une croix sur le rocher de Sisyphe, celui-ci, une fois revenu à son point de départ, reprendra-t-il position de manière à faire apparaître la croix au même endroit ?

Selon toute vraisemblance, la réponse à cette question est négative. En effet, dans le monde réel, les objets passent d’un état stable à un autre état stable comme dans l’exemple de ce cube.

Dapo 1

sauf s’il sont rendus convexes par un contrepoids ou une poche d’air, comme dans le cas du culbuto.

Diapo 2

Mais en 1995, Vladimir Arnold s’est demandé s’il était possible de construire un solide tridimensionnel qui soit à la fois homogène, convexe et mono-monostatique. En d’autres termes, existe-t-il un objet convexe, tel le culbuto, mais qui soit totalement homogène, donc sans creux ni contrepoids, et qui ne connaisse qu’un seul état stable (mono-monostatique), donc qui revient toujours au même et unique état stable ? Cette question est restée un défi pendant une dizaine d’années jusqu’à ce que Péter Várkonyi et Gábor Domokos publient la solution dans The Mathematical Intelligencer. Ils ont fourni la modélisation mathétique d’un objet qui une fois construit fut dénommé Gömböc (prononcer Geumbeuts).

Diapo 3

La plupart des maladies ne sont pas des Gömböc de sorte que le système après une période de perturbation passe d’un état stable à un autre. Une chance pour Sisyphe ! Dans la très grande monotonie de sa tâche, il a certainement appris à détecter les différents points de stabilité par lesquels le rocher passe d’une fois à l’autre. Certes, la variété n’est pas grande mais dans sa situation, il a appris à se contenter de peu.

Pourtant, on peut se demander si l’anorexie n’amène pas la famille à se comporter comme un Gömböc. Je me réfère ici principalement à Luigi Onnis qui dans divers articles et dans son ouvrage Corps et contextes a très bien montré comment cette pathologie s’avère être une tentative d’arrêter le temps après la survenue d’événements traumatiques. D’ailleurs les sculptures du présent et du futur, approche élaborée par Luigi Onnis, s’avèrent être une tâche très ardue dans ces familles, en particulier celle du futur. Il leur est souvent impossible de représenter comment la famille aura évolué en dix ans.

Une peur de la différenciation, un évitement des conflits dans une famille aux frontières intégénérationnelles floues, une tendance à avoir des relations émotionnellement désengagées et un attachement paradoxal au mythe familial d’unité (d’un côté contesté en adoptant une position de rebelle, de l’autre confirmé en cristallisant l’ensemble des tensions autour de la nourriture) sont les cractéristiques principalement mises en évidence par la clinique systémique dans les familles avec anorexie.

Le mythe de Sisyphe peut être vu comme une métaphore de l’anorexie. Surtout si on ajoute à cela la notion de vide, sensation souvent ressentie par les anorexiques. Beaucoup évoquent une sensation de vide intérieur et une sensation de vide de sens. Paradoxe une fois de plus : les luttes – oserais-je dire intestines ? – autour de la nourriture apparaissent comme de vaines tentatives pour donner du sens : remplir le vide de sens en vidant l’estomac. Remplir la vie en devenant cadavérique ou fantômatique.

Le mythe de Sisyphe peut aussi être vu comme une métaphore du thérapeute face à l’anorexie et là il n’y a plus qu’à lui souhaiter bonne chance pour tenter de dépasser une inertie si forte que le système revient pour ainsi dire au même état stable.

Alors, Sisyphe est-il condamné à poussé perpétuellement le rocher de l’anorexie mentale ? Pas forcément, s’il a la chance de rencontrer quelqu’un comme Robert Pauzé qui depuis plus de trente ans travaille dans ce domaine et est parvenu à dégager des approches efficaces en cette matière.

Sans plus attendre, je laisse donc la parole à Jacques Beaujean qui va présenter Robert Pauzé, l’homme qui parle à l’oreille des anorexiques et permet ainsi aux familles de reconnecter de manière plus souple le corps et l’esprit, une véritable performance puisque ventre affamé n’a pas d’oreille.

Diapo 4

« Mono-monostatic bodies. » The Mathematical Intelligencer 28.4 (2006) : 34-38.


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